La dame en rouge.

Une très courte nouvelle écrite début 2017 pour marquer mon projet de revenir vers l’écriture de fiction. N’hésitez pas à laisser vos avis.

Ça devait être le matin ou le début d’après-midi, je ne sais plus. Je me suis réveillé et elle était là, à côté de moi. Elle dormait. Je n’ai pas osé la tirer du sommeil. J’ai essayé de me remémorer qui elle était et où je l’avais rencontrée. En vain. Sa longue chevelure maladive se répandait sur l’oreiller, comme les rayons d’un soleil apathique et je ne pouvais distinguer son visage, car elle gisait étendue sur le côté, son dos décharné tourné vers moi, recouvert par les draps jusqu’au-dessus de ses reins. Son bras gauche oscillait en dehors du lit comme une branche flétrie. Sa peau ressemblait à l’écorce d’un arbre mort.

Je l’ai observé un moment puis, elle a remué et s’est redressée. Assise dans le lit, elle s’est étirée. Un soupir a soulevé ses seins atrophiés et fait danser sa chevelure terne. Puis elle s’est tournée vers moi et de ses grands yeux noirs de poisson mort, elle m’a dévisagé comme un intrus, une sorte d’anomalie qui n’avait rien à faire là. Elle est restée muette et s’est levée. Contre toute attente, sa silhouette famélique dégageait une majesté certaine. L’aspect végétal était chez elle si prédominant que la voir se mouvoir dans mon appartement me troublait au plus haut point. Elle s’est approchée du plan de travail et a versé du café dans une tasse. Étonnamment, sa chute de rein efflanqué et ses fesses flétries m’ont paru sexy. Elle s’est tournée vers moi et m’a tendu la tasse. Je l’ai machinalement attrapée et j’ai regardé la créature se servir à son tour. Puis elle s’est adossé, ses fesses décharnées appuyées contre le four, et sans se soucier de sa nudité, une jambe croisée sur l’autre, elle savourait son café en me dévisageant. Je lui ai dit « Vous n’êtes pas bavarde ». Pour toute réponse, elle a haussé les épaules et d’un geste de la main m’a fait comprendre que je devais m’en contenter.

Furtivement, j’ai examiné le sol tout autour du lit et le constat était clair. Aucun vêtement susceptible de lui appartenir n’y gisait. Pas plus que dans la salle de bain. Quand je suis sorti de la douche, elle était toujours là. Assise sur le bord du lit face à la fenêtre, les coudes sur les genoux, le menton appuyé sur les mains, son regard se perdait dans son propre reflet.

Nous avons tué le temps devant la télé. Parfois je m’agaçais des mensonges d’un homme politique, riait à un gag dans un sitcom, vibrait devant une scène d’action et elle demeurait imperturbable, blottie contre mon épaule, muette comme une tombe. Très vite, la nuit est tombée. Presque enthousiaste, j’ai déclaré : 

« On sort ? »

Elle a hoché la tête. Légèrement embarrassé, j’ai ajouté :

« Par contre, il va falloir t’habiller, tu ne peux pas sortir comme ça ».

Alors, j’ai commencé à fouiller ma penderie sans réel espoir de trouver quelque chose tant une femme n’était pas passée par là depuis longtemps et miraculeusement, j’ai déniché une robe. Une robe de soirée rouge, plutôt légère pour la saison. Je l’ai brandi fièrement.

« C’est un peu léger, mais c’est déjà ça. Il faut juste que je te trouve une veste sinon, tu vas crever de froid ».

D’un signe de main, elle a décliné mon offre, puis a attrapé la robe et a disparu dans la salle de bain, sans que j’en comprenne l’intérêt vu qu’un instant plus tôt, elle s’était exhibée totalement nue devant moi. Elle est ressortie quelques minutes plus tard.

« Ça te va bien ».

Elle a timidement souri à mon compliment. Puis elle m’a examiné de la tête au pied avec un air de reproche. Bien que légèrement agacé, je me suis soumis à son exigence et quand je suis réapparu dans ma chemise blanche et un jean sombre, une étincelle s’est allumée dans ses yeux et un peu de tiédeur a réanimé ses lèvres. J’ai ramené mes cheveux en arrière à coup de plâtrée de gomina, et je lui ai offert mon bras. Elle l’a saisi et ainsi enchevêtré, sans même prendre la peine de fermer la porte à clé, nous nous sommes enfoncés dans la nuit. Les lampadaires dessinaient dans le brouillard des halos presque surnaturels, renforçant l’aspect spectral de ma compagne. Les gens jetaient des regards effarés au couple improbable que nous formions. Tous s’écartaient sur notre passage. En dépit de son apparence fragile et malgré le froid intense, ma compagne ne montrait aucun signe d’inconfort. Ses lèvres flétries n’exhalaient pas même une légère buée comme si tout processus respiratoire lui était étranger.

« Tu veux boire un verre ? »

Elle a souri et nous sommes rentrés dans un pub. Il faisait chaud, la clientèle était essentiellement masculine. Les hommes se sont retournés, certains ont ôté leur couvre-chef pour saluer ma compagne. Nous nous sommes assis et j’ai commandé deux bières que nous avons lentement sirotées. Ensorcelés par le swing des musiciens de jazz qui se produisaient sur scène, le temps n’avait plus cours pour nous et après plusieurs bières, ma compagne a saisi ma main, m’a trainé au pied de l’orchestre et m’a emporté dans une folle danse. Devant les regards enfiévrés d’alcool, nous virevoltions et les cheveux de ma compagne se tendaient vers la foule comme des tentacules qui semblaient se nourrir de l’excitation des mâles.

Les ivrognes tapaient dans leurs mains, battaient la mesure du pied, acclamaient pendant que l’orchestre improvisait une musique hypnotique. Puis ma compagne a cessé de danser. Elle a fait signe aux musiciens. Trompettes, piano et saxophone se sont tus et le batteur appuyé par le contre bassiste a commencé à jouer mid-tempo. Les cordes vocales de ma compagne se sont mises à vibrer. Ce n’était pas vraiment du chant, c’était une chose plus belle, hors du temps et de l’espace, une chose qui parle à l’âme. Triste et beau à la fois. Le genre de tristesse qui vous fait vous sentir vivant, infiniment plus que la plus grande des joies. Puis le batteur a accéléré la cadence, les autres instruments l’ont suivi. Le bras tendu, ma compagne m’a invité à la rejoindre. Ces cheveux s’agitaient derrière elle comme un tourbillon. Pris de vertige, je saisis sa main et à ce moment, je sus exactement ce que je devais faire. J’empoignai un micro et les mots jaillirent de ma bouche, en flot continu, des mots durs, tranchants, émouvants. Des phrases sans enjolivures, directes, épurées, des phrases qui parlaient aux cœurs, compréhensibles par tous humains ayant vécu plus de cinq minutes sur terre, des phrases absolues, ciselées à la perfection. Tous étaient pendus à mes lèvres. C’est comme si ma compagne me les soufflait. Les mots pulsaient avec un rythme saccadé et fluide à la fois, je les assénais comme des coups de hache et tout le monde scandait :

« Poète, poète ».

Et je réalisais que c’est ainsi que j’ai toujours voulu qu’on me nomme. Quand nous eurent finis, il était tard dans la nuit ou tôt le matin. Ma compagne et moi, nous sortîmes dans la rue, le public manifesta son désir de nous revoir bientôt. L’air était frais, nous marchâmes dans la ville. Le jour commençait à pointer, et le soleil levant par une étrange alchimie transformait le gris des rues en un athanor scintillant de flammes roses. Ma compagne et moi, nous nous installâmes sur un banc. Le soleil baignait son visage qui reprenait la couleur de la chair et semblait se regarnir peu à peu. Un enfant et sa mère sortirent de la boulangerie et passèrent devant un clochard. Le gosse a tendu le sachet en papier tâché du gras d’une viennoiserie au type. Le vieux a souri et a donné au gosse une pièce issue de sa modeste quête. Malgré le refus de la mère, il a insisté pour que le gosse accepte et le gamin est reparti au bras de sa mère en sautillant et en faisant rebondir la pièce dans sa main. J’ai tourné la tête pour voir la réaction de ma compagne, mais elle avait disparu. Loin de m’alarmer, je savourais l’instant car je sais qu’elle reviendra bientôt avec son cortège de phrases parfaites et son chant si particulier.

Nazteratom

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