On a tous un secret

Moi-même, j’ai du mal à m’y faire, surtout quand je passe à la télévision comme aujourd’hui. Ce matin le président de la République m’a remis la Légion d’honneur et à présent, le journal de 20 heures diffuse les images. D’une tape paternaliste sur l’épaule, le chef d’État m’adoube comme la digne fille de la nation.

En même temps que sa langue dessine des huit sur mon clitoris, Matteo s’assure par des coups d’œil incessants entre mon visage déformé par le plaisir et mon double télévisé que c’est bien la chatte de l’héroïne qu’il est en train de bouffer. Pourtant, il y a quelques mois à peine, c’est tout juste si Matteo me saluait. Depuis que je suis devenu une célébrité, il n’est pas le seul dont le comportement a changé. J’ai été recontactée par des oncles que je n’avais jamais vu, des cousins sortis de nulle part, des ex-petits amis sur lesquelles je n’avais jamais posé ne serait-ce que les yeux. Tous voulaient être éclaboussés par ma gloire. Alors qu’à l’écran, je réponds au journaliste qui m’interroge sur « mon courage exceptionnel » que « tout le monde aurait agi de même s’il en avait eu l’opportunité », je sens le corps de Matteo se contracter pour réprimer un haut-le-cœur quand j’éjacule dans sa bouche (depuis que je suis célèbre, ça m’arrive régulièrement).

Cette opportunité que j’évoque, c’est celle d’être arrivée dans le dos des tueurs. Je sortais des toilettes, j’étais malade et j’y étais restée longtemps, suffisamment longtemps pour me faire oublier et ne plus vraiment faire partie de l’univers. J’avais entendu des claquements dans le couloir, un peu comme des pétards, mais en plus fort. Je m’étais approchée doucement. Des cris de détresse s’ajoutaient aux détonations. J’ai tourné à l’angle du mur et au bout des deux mètres du couloir se tenaient le premier type, de dos avec son arme automatique en main. Quelques mètres plus loin, à ses pieds gisait Aurélien, le manager marketing. Sa chemise était rouge de sang et une flaque s’étendait autour de son cadavre. J’emploie le terme cadavre parce que sa mort ne faisait aucun doute. On ne perd pas autant de sang sans rejoindre ses ancêtres. De plus, son bras droit était à demi arraché. L’autre terroriste, bien campé sur ses jambes tirait avec minutie. Il prenait le temps d’ajuster ses cibles, un bruit sec retentissait et les gens autour de lui explosaient comme des pigeons d’argiles. Ne me demandez pas de quelle mouvance, les terroristes se réclamaient. Extrême droite ou gauche, islamiste ou chrétien intégriste, viandard acharné ou végan radicalisé… De nos jours, le monde est rempli de tarés qui assassinent et se suicident dans la foulée et certains pour donner un peu de sens à l’ultime soubresaut de leur haine croit bon d’adhérer à la première franchise venue. L’être humain n’aime pas agir par lui-même, il a toujours besoin d’invoquer une cause plus grande que lui.

Comme je l’ai expliqué aux policiers lors de ma déposition, j’ai remarqué un sac de sport posé quelques centimètres derrière le tueur le plus proche. La crosse d’un fusil d’assaut en dépassait, le sac contenait les armes de réserve des assassins. Ils les avaient laissés par terre et s’en étaient éloignés pour perpétrer leur massacre. Je m’approchai en silence et avec une vivacité et un sang froid qui me surprirent moi-même, je plongeais les mains dans le sac et m’emparais de la première arme qui me tombait sous la main, un glock 9mm. Je tirai une balle dans la nuque du premier terroriste, il s’effondra instantanément. La détonation fit se retourner son complice. Il possédait un visage magnifique, un visage d’ange, quasi pharaonique. Il me mit en joue puis son beau visage explosa. Il s’écroula sans crier, il ne pouvait plus, sa bouche n’existait plus. Malgré sa mâchoire inférieure arrachée, ses yeux n’avaient rien perdu de leur beauté. Il ressemblait à une œuvre d’art brisée. Il chercha son arme, je tirai à nouveau, 5 balles d’après les policiers et il me semble effectivement que ce fut ce nombre de spasmes épileptiques qui agitèrent son corps sur le sol avant qu’il ne s’immobilise définitivement.

Après ça, ma vie a changé de façon brutale et irréversible sans me laisser un répit pour m’habituer. Ce fut une succession de choc sans fin. Je n’avais pas le temps de me remettre du précédent que le suivant me percutait de plein fouet. Un peu comme des vagues qui vous fauchent sur le bord de plage et vous renversent à chaque fois que vous tentez de vous relever. Le premier choc fut de voir la mort en face, ces types auraient pu me tuer. Le second fut d’enlever la vie à un homme, puis une fraction de seconde après, à un autre. Je n’ai pas tué deux hommes, j’en ai tué un puis un autre. Le premier me tournait le dos, le second me faisait face, cela fait toute la différence. Voir une forme vaguement humanoïde s’effondrer et abattre un être humain dont vous soutenez le regard, ça n’a rien à voir. Quelque chose se brise en vous, meurt à jamais. Et paradoxalement, quelque chose d’autre nait, quelque chose qui était peut-être là, tapi en vous, mais dont vous ne soupçonniez pas l’existence, une graine qui prend racine et ne demande qu’à grandir.

J’ai également assisté à la mort des autres, les gens ordinaires. Bruno, habituellement si fier et hautain qui hurlait de douleur en étreignant une blessure que les médecins qualifieront par la suite d’égratignure. Les flaques d’urines sous certains, les larmes de mascara qui zébraient les visages de princesses d’ordinaire inaccessibles et hautaines, les rires chargés d’adrénalines des autres quand finalement, ils comprirent que non, il n’allaient pas mourir aujourd’hui, du moins pas dans les minutes qui allaient suivre. Après tout, échapper à un attentat ne vous prémunit pas d’une rupture d’anévrisme ou d’un banal accident de la route, mais bon là, ils disposaient tout de même d’un répit. Ils allaient vivre quelques jours, semaines ou années de plus, toujours ça de pris. La plupart n’en menaient pas large, eux les maîtres de mon monde, ceux que je croisais dans les couloirs, qui me saluaient à peine, eux qui décidaient de la nature du bien et du mal, de l’heure à laquelle j’avais le droit de rentrer chez moi, si je pouvais ou non partir en vacances, si je pouvais ou non tomber enceinte. Je ne parle pas que de mes supérieurs hiérarchiques, mais de tous ces soi-disant collègues. L’entreprise est un microcosme, un camp de concentration composé exclusivement de kapos, où chacun surveille et persécute son prochain, une machine automatisée à broyer dans laquelle les chefs se contentent d’appuyer sur un bouton de temps à autre ou d’actionner un levier pour entretenir cette terrible inertie. Tous sous-estimaient probablement leur pouvoir de nuisance, leur capacité à me hanter la nuit dans mon lit, puis le lendemain, leurs reproches concernant les cernes sous mes yeux et moi qui me retenais de crier en pleurant « mais c’est à vous que je les dois ! ». Il n’y avait plus de directeur de communication, de manager du marketing, d’expert en gestion de projet transactionnel, de chefaillon de l’innovation, de connard qui se moquent de votre gros cul ou de celui qui y met la main sans y être autorisé… juste des gamins apeurés, la morve au nez et qui sentaient la merde quand ceux qu’ils auraient probablement méprisés dans d’autres circonstances avaient détruit leurs certitudes en faisant effraction dans la salle. Quelques kilos d’acier et de poudre avaient suffi à inverser le cours de cet ordre naturel qu’ils jugeaient si solidement installé. Eux qui vivaient comme si ça n’arriverait jamais, comme si ce geste si simple de se munir d’une arme à feu et d’essayer de redonner un sens aussi pervers soit-il à ce monde, personne ne l’accomplirait. Ils se considéraient en sécurité dans leur forteresse de verre. Eh bien, pour tous ces gens, ce ramassis de bourreaux qui se transforma en pleurnichard à la première occasion, je suis devenue une héroïne. Comme je vous disais, ma vie a immédiatement changé, les secours m’ont demandé si j’avais été blessée, on m’a fourni une couverture de survie, vous savez ces trucs brillants, un avant-goût de mon futur : strass et paillettes.

J’étais un peu sonnée, tout le monde s’enquérait de ma santé, de mon état d’esprit, on me félicitait, j’avais sauvé des vies, j’étais une héroïne. J’ai passé la nuit avec les flics pour les besoins de l’enquête, puis les jours suivants, j’ai fait le tour des plateaux de télévision. J’ai rapidement compris ce qu’on attendait de moi, le rôle que je devais endosser, celle que je les gens voulaient me voir incarner. Une fille simple, modeste, la bonne copine qui avait accompli son devoir sans se poser de questions. L’individu lambda pouvait s’identifier à moi, et s’imaginer à son tour devenir un héros. Avec moi, sous leurs yeux, ma tronche de binoclarde, mes petits seins et mon gros cul, l’espoir pouvait renaître en eux. Tout le monde pouvait devenir quelqu’un. Très vite on m’a contactée pour écrire mon histoire. Le livre n’était pas encore achevé, qu’un studio américain voulait l’adapter en film, une version musclée, une sorte de piège de Cristal à la sauce Me too débordant d’effets spéciaux numériques. Bref j’étais auréolée de gloire, des policiers montaient la garde devant chez moi pour éviter que les terroristes viennent se venger. J’ai aussi reçu une invitation pour concourir à Fort Boyard, participer aux prochains concerts des Restos du Cœur, les plus grands couturiers se crêpaient le chignon pour vêtir mon corps qui de boudin était passé à atypique et « diaboliquement intéressant »… et il y avait Matteo, Matteo sur qui je pouvais me lâcher dans l’intimité. Matteo acceptait tout quand je le baisais. Je l’empoignais par les cheveux, j’approchais ma bouche de son oreille et lui susurrais les pires insultes qui me passaient par la tête, et à chacune, il répondait « oui » comme si j’avais fait l’appel et qu’il s’enthousiasmait d’endosser toutes ces identités dégradantes. « Immonde eunuque », « oui », « porc infâme », « oui », « sac à merde », « présent ». « Plus fort » implorait-il quand je lui pinçais les burnes ou quand je le fouettais avec des rallonges électriques. Matteo était ma victoire suprême, je le travaillais comme un torero plante des banderilles dans l’échine du taureau avant l’estoc finale. La vengeance est un plat qui se mange froid, surgelé même. On le réchauffe à feu doux, puis on le laisse tiédir sur la table et on le réchauffe à nouveau, on le goûte et on le laisse refroidir encore et encore, jusqu’à ce qu’il ait la bonne texture, qu’on sente que le moment est venu pour en profiter, et là on le croque comme le ferait un chat qui se lasserait d’avoir torturé une souris. On mâchouille sa proie puis on l’abandonne en charpie avec juste ce qu’il faut de souffle de vie pour que s’éternise son agonie.

Voilà c’est ainsi que je suis devenue une icône. Quel intérêt de vous avoir raconté tout ça me direz-vous, la presse en a assez parlé, les faits ont été relatés partout. L’intérêt c’est qu’un détail a été omis, un détail qui a son importance et j’avais besoin de le confier à quelqu’un, parce que sinon, mon triomphe ne serait pas total, la farce aurait un goût d’inachevé. Vous savez au début du récit, je vous ai expliqué qu’au moment où les terroristes avaient débarqué sur notre lieu de travail et avaient commencé à tirer, j’étais cloitrée dans les toilettes parce que j’étais malade. Ce n’est pas exact. Je vous ai parlé aussi de ce sac de sport dans lequel j’ai trouvé le flingue. Il y avait bien un sac de sport, mais il se trouvait trop près du terroriste pour que je l’atteigne et surtout, il n’a jamais contenu de glock 9 mm. Dans ce cas, d’où venait l’arme ? me demanderez-vous. C’est pourtant simple, je suis sûre que vous avez deviné. Il m’appartenait. Je me le suis procuré quelques mois auparavant, auprès d’un trafiquant, sans doute proche du même réseau que celui qui avait fourni les terroristes, car les flics n’y ont vu que du feu. Ce glock, je l’ai emmené avec moi au travail et j’étais en train de le charger dans les toilettes, de tout vérifier une dernière fois avant d’agir. Pour quoi faire ? Mais pour abattre mes collègues bien sûr. Ça faisait des mois que je préparais cette vengeance. à la fin, je me serai peut-être donné la mort — je n’avais pas encore tranché sur ce point. La conclusion aurait été simple, encore une personne qui pète les plombs, écrasée par cette vie banale, peut-être même si banale qu’elle n’avait rien de pire que la vôtre. Pourquoi je me risque à vous révéler mon secret ? Vous ne voyez pas ? C’est évident pourtant. Vous et moi, nous sommes pareils. Je suis sûr que vous me comprenez. Ce que vous possédez, votre conjoint, vos enfants, votre voiture, vos propriétés, votre statut social. Êtes-vous sûr de les avoir mérités ? N’avez-vous jamais manipulé la vérité, pris un raccourci, semé quelques pièges dans votre sillage, jouez des coudes pour écarter la concurrence, dérobez ce qui revient à autrui, lustré d’une main lubrique l’égo démesuré de celui qui pouvait vous propulsez au sommet ? Combien d’entourloupes dans votre parcours, combien de poils pubiens coincés dans votre sourire charmeur… oui, on a tous un secret, un truc à se reprocher… et je sais que vous ne direz rien et soyez-en convaincu, je ferai de même, car je le sais :

« Vous aussi, vous brûler d’envie de tout racontez alors allez-y vous pouvez parler.»

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