Seul le soir – Premier roman de Nazteratom

Présentation

4 ans ! C’est le temps qu’il m’aura fallu entre les premiers mots posés sur le papier et sa date de sortie pour achever mon premier roman Seul le soir. 4 ou peut-être même 40, le temps de mon existence passée sur terre jusqu’à maintenant. Car finalement, il est fort probable que Seul le soir existait déjà dans mon esprit à l’état d’embryon avant même le roman inachevé que j’avais griffonné sur des feuilles de brouillons lorsque j’étais étudiant et qui pourrait aisément lui servir d’ancêtre tant il contenait d’éléments présents dans la version définitive. L’introduction présentait de nombreux points communs dont le chat noir, une certaine poésie scatophile pointait déjà le bout de son nez et l’un des personnages principaux était un loser. Fait important, car, même si je n’ai pas envie de livrer mon roman avec un mode d’emploi (chacun lui donnera le sens qui lui convient) c’est essentiellement de ça dont parle Seul le soir : les losers. Ceux que notre société laisse sur le bas-côté, vaincus, battus, harassés, frustrés et surtout haineux. Les pauvres, les moches, les étrangers, les exclus de tout bord, les femmes, les handicapés, ceux qui ont une sexualité déviant de la norme, ceux qui ont réussi au dépens de leur humanité, car à ce jeu darwinien au final, tout le monde perd même les prétendus vainqueurs…

Seul le soir se focalise sur l’incapacité à s’aimer et être aimé. Il s’attarde sur ces moments terribles où il devient impossible de se regarder dans un miroir sans s’anesthésier à coup de drogue, d’alcool ou de porno. La vraie héroïne du roman n’est pas la troublante Thelissa, mais bien la solitude. Cette salope qu’on cherche tellement à fuir, qu’on serait prêt à se mutiler si quelqu’un nous le demandait en échange d’un peu d’amour.

Seul le soir c’est l’envers du décor ou plutôt l’enfer du décor devrais-je dire. Ceux qui auront le courage de le lire en entier comprendront cette allusion aux fameux ambigrammes qui dès qu’on les observe sous un autre angle, révèlent leur envers empli de laideur. Seul le soir n’est pas un texte politique, intellectuel avec un message défini, il est une réaction de dégoût viscéral et séminal, un cri perdu dans la nuit, un cauchemar éveillé… une créature immonde et obsédante tapie dans les abysses de mon esprit. Je l’ai fait remonter à la surface, l’ai condensé en une énorme boule noire, un véritable cancer que j’ai extrait de ma psychée pour le jeter sur le papier.

Seul le soir, c’est le drame cosmique dans les moments les moins glorieux de la comédie humaine. Tragédie que nous subissons tous, nous pauvres fourmis perdues dans l’univers qui brulons parfois sous la loupe cruelle du destin. Certains personnages sont des clichés vivants qui à l’heure des moyens de communication modernes demeurent empêtrés dans un réseau de haine, aveu de l’échec du fameux « vivre ensemble », l’envers de la France Black Blanc Beur que certains ont rêvé en 1998. Le roman suinte la laideur, la puanteur, transpire le sexe, mais un sexe qui ne fait pas bander, ni mouiller… un sexe qui horrifie. Cet Eros si proche du Thanatos qu’on redécouvre en temps de guerre avec le viol et la mutilation employés comme arme, qu’on utilise pour manipuler, soumettre, humilier ou faire chanter. Cette sexualité qui convient si bien à notre société de consommation, car elle veut s’approprier l’autre, en faire notre objet, le détruire puis le jeter pour en posséder un autre.

Seul le soir est un roman sale, il éclabousse, souille… Après sa lecture il est probable que vous éprouviez l’envie de vous laver avec de la soude et de vous frictionner avec des lames de rasoir, mais j’espère surtout qu’en vous immergeant dans les ténèbres de mon livre, vous pourrez voir par contraste les étoiles qui brillent ne serait-ce que faiblement dans votre vie et les appréciez à leur juste valeur.

Vous voilà prévenu et avant que vous plongiez dans l’enfer/envers du décor, quoi de mieux que de reprendre l’avertissement de Dante

« Toi qui entres ici, abandonne tout espoir »

Extrait

Prologue

La nuit, une ville vue du ciel. La mienne. Vaste poumon cancéreux noirci par les gaz d’échappement et les fumées d’usine. Point de vue d’un aigle, ou plutôt d’un vautour qui plane. La caméra se stabilise. Des HLM émergent du brouillard. Comme des sépultures de béton. L’objectif a repéré sa proie. Il fond sur elle, atterrit. Dans la pelouse humide, sous les lampadaires étranglés par la brume, il rampe. Un chat noir rôde. Gros plan sur ses yeux. Des images se succèdent sur ses iris à une cadence stroboscopique. Souvenirs proches et réminiscences de temps obscurs. Des gamins en survêt se rassemblent en cercle. Une femme traverse un attroupement en tenue d’un autre âge. Une main d’enfantvisse le bouchon d’un bidon d’essence. Des mains calleuses actionnent une manivelle. Un garrot se resserre, broie la gorge de la femme. Une allumette court sur un grattoir. Le bûcher s’embrase. Un autre chat fuit, le pelage en feu. La femme hurle, les enfants rient, la foule acclame, un smartphone enregistre la scène. Dans une ultime glossolalie, la femme maudit ses bourreaux. Des griffes fendent l’air, un éclair déchire le ciel, l’orage éclate. Des larmes de sang s’écoulent d’une paupière close, linceul d’un œil qui plus jamais ne reflétera la lueur d’une flamme. La pluie cesse et les orbites vides du cadavre encore fumant deviennent des fenêtres sur le futur.

Retour au présent. Les oreilles du chat se dressent. Il braque son regard sur un bâtiment. Le mien. Le hall s’illumine, l’image tremble. Course épileptique vers l’immeuble comme si un technicien fou avait fixé la caméra sur le chat. Gros plan, contre-plongée sur le hall. La porte de la cave s’ouvre. Sous la lumière froide des néons, un homme jaillit. Il est nu. Crasse, blessures et hématomes couvrent son corps. Zoom sur le visage. C’est moi. Je fuis quelque chose. Ou quelqu’un. Qui ? Quoi ? Je l’ignore. Mon épaule percute les boites aux lettres. Je reprends appui contre leur surface et réamorce ma course. À travers mes larmes, j’entrevois mes mains ensanglantées pousser la porte d’entrée. On m’a arraché les ongles. Je me rue à l’extérieur. L’air frais ravive mes plaies. J’emprunte l’allée de gravier qui traverse la pelouse. Les cailloux s’enfoncent dans mes pieds. Le chemin se resserre. En bordure, les réverbères se raréfient puis très vite disparaissent. Le paysage change. Des blocs de PVC jaillissent de terre comme des pierres tombales hi Tech. Le sol cesse d’exister. Une suite sans fin de zéro et de uns le remplace. Des câbles entravent mes chevilles, m’étranglent. À leur extrémité, des capteurs m’observent. Des nuées de puces électroniques volent autour de moi. Leurs pattes métalliques s’agrippent à ma chair. Les larmes dissolvent le sang coagulé sur mes joues, répandent son goût ferrugineux dans ma bouche. À bout de souffle, je m’arrête. Aucune issue. La flore synthétique forme une muraille infranchissable…Une main gantée me frappe. À la gorge. J’étouffe, tombe sur le coccyx. Quand de nouveau, j’arrive à respirer. Une femme se dresse au-dessus de moi. Une substance lisse et blanche recouvre son corps. Sa chevelure telle un enchevêtrement de fibres optiques nouées en queue de cheval surmontent son faciès sans traits. Elle est si près que je sens la froideur de sa botte contre mon scrotum. Elle incline son visage, me considère un instant puis brandit une hallebarde…

Elle l’abat sur moi.

Et le froid s’engouffre dans mes entrailles.

Vendredi 30 Octobre 2015

6 h 00

Le réveil sonne. Putain de cauchemar. Comme si mon inconscient avait chié dans mes songes. J’en parlerai à Thelissa. Thelissa sait toujours tout sur tout. Elle me donnera son avis. Je m’extrais du lit. Le linoléum froid sous mes pieds me fait éternuer. Les yeux embués de larmes, je cherche à tâtons la boite de kleenex en attrape un et me mouche. Je déplie le mouchoir, inspecte son contenu. Une toile de mucus veiné de sang se déploie à l’intérieur. Je le froisse et le jette. Il rejoint ses congénères sur le sol. L’un d’eux adhère à mon pied, je le décolle. Il est froid et humide, imbibé d’une substance qui n’a rien avoir avec des sécrétions nasales. J’essuie mes doigts sur les draps. J’attrape une paire de chaussettes. La gauche craque quand je l’enfile dévoilant un ongle jaune et strié qui pourrait appartenir à un vieillard. La capuche de mon sweat plaqué sur ma gorge, je traverse le couloir. Dehors, le vent hurle. Un détour par la salle de bain. J’allume le radiateur. Une odeur de chair carbonisée envahit la pièce. Sur la table basse du salon, les restes du Mc Do de la veille cernent un numéro de Vidéotopsie. Pendant que le M jaune de la célèbre chaîne de fast-food exerce sur moi une fascination quasi diabolique, je réentends Thelissa, très professorale m’expliquer que de nos jours, le logo jouit d’une plus grande notoriété mondiale que la croix chrétienne. Passage aux toilettes. Sans effort, je chie une énorme quantité de merde. Une odeur comparable à celle qu’on sent à proximité des restaurants Mc Donald se dégage.

J’utilise une dizaine de feuilles de papier pour me torcher puis je repense aux propos de Thelissa sur la déforestation. Je me redresse, regarde le tas de merde au fond de la cuvette. Je peine à admettre que mes intestins ont pu contenir une telle quantité d’excréments et je tire la chasse. Dans un tourbillon boueux, la merde disparaît, l’eau s’éclaircit et des lambeaux de salade non digérée dansent à la surface. J’attends que la chasse se remplisse. Je la tire à nouveau. Parfait résumé de mon existence. Je m’appelle Claude Horst, j’ai 33 ans et ma vie, c’est de la merde. Certes, je ne vis pas dans la rue. D’accord, je ne suis pas atteint d’un cancer et ma sérologie VIH demeure négative. De plus, si j’en crois mes souvenirs, personne ne m’a violé durant mon enfance, mais je persiste :

Ma vie, c’est de la merde.

La vôtre aussi d’ailleurs, mais sans doute êtes-vous trop présomptueux, hypocrite, lâche, dévoué à un dieu que vous n’avez jamais vu, workaholic, masochiste, optimiste, drogué ou demeuré pour l’admettre. Il s’agit pourtant d’une évidence. C’est infaillible…

Que vous vous gaviez de caviar, de fast-food, de nourriture bio, de commerce équitable ou de détritus récupérés dans les poubelles, ça finit toujours pareil. Par de la merde. C’est mathématique. Là, où l’humain se trouve, la merde est présente. Parfois bien planquée, mais nul besoin de chercher longtemps, on finit vite par la trouver. Sous les plus grandes mégalopoles du monde, des labyrinthes d’égouts sinueux charrient des eaux chargées d’excréments. La civilisation, un orgueilleux navire qui vogue sur un flot de merde. La ligne chronologique de notre destin s’apparente à un tube digestif. À peine avez-vous sorti la tête du vagin épisiotomisé de votre mère que l’existence vous engloutit de sa gueule avide. Vous traversez son œsophage, endurez les chaos du péristaltisme et subissez la morsure corrosive des sucs gastriques. À la fin du périple, vous empruntez la route sinueuse de l’intestin grêle et une fois façonné dans l’ampoule rectale, l’anus expulse le magnifique étron que vous êtes devenus et un nouveau cycle recommence. Vous servez d’engrais à de l’herbe, la photosynthèse transforme les minéraux en matière organique. Une vache bouffe l’herbe, la vache fabrique des acides aminés essentiels, un homme bouffe la vache, l’homme engrosse une femme, et c’est reparti pour une nouvelle vie de merde.

Dans la vie tout se change en merde. Les mariages en divorce, les coups de foudre en crimes passionnels. Les entreprises en dépôt de bilan. Les enfants modèles en égoïstes qui vous placent en maison de retraite. Les voyages de noces en crash aérien. Les fêtes trop arrosées en cirrhose, les gueuletons en athérome, les sucreries en diabète. Les parties de jambes en l’air en MST. Les amis en amant de votre femme. Tôt ou tard, tout est appelé à devenir de la merde. C’est irrémédiable. La merde est universelle, elle constitue notre culture commune. Bien que personne n’aborde jamais le sujet, tout le monde a un rapport étroit avec la merde, parce que tout le monde chie. Tout le monde chie, mais personne n’en parle. Personnellement, je chie au moins trois fois par jour. Et s’éclipser pour se soulager en toute discrétion que ce soit au travail ou avec les amis constitue un défi. Parce que comme je le disais, tout le monde fait comme si le fait de chier n’existait pas alors que tout le monde chie. Vos collègues chient en arrivant chez eux parce qu’ils se sont retenus toute la journée au travail. La star du rock gothique sur le poster de votre chambre chie. Enfin dans son cas, ce n’est pas un scoop puisqu’il se livre à l’exercice sur scène. Le mannequin anorexique à côté chie aussi et compte tenu la quantité astronomique de laxatif qu’elle ingère cela n’a rien de surprenant et pardonnez-moi d’avance d’éteindre la dernière étincelle de féérie subsistant dans votre esprit, mais je dois vous l’annoncer. Même votre délicieuse petite amie si distinguée que vous avez fièrement présentée à vos parents chie. Si vous l’ignorez, c’est que l’élue de votre cœur, quand le besoin devient trop pressant, se rend aux toilettes sur la pointe des pieds avec la discrétion zélée d’une équipe du RAID prête à investir le lieu de retranchement d’un dangereux forcené. Une fois enfermée à double tour, elle déploie au fond de la cuvette l’équivalent de la longueur de son intestin grêle en papier toilette de sorte qu’une fois mis en place, ce moelleux matelas amortisse l’atterrissage de sa honteuse crotte et rende inaudible ce plouf qui ternirait sa si charmante image de princesse.

6 h 12

Foutue obsolescence programmée, le radiateur de la salle de bain ne fonctionne plus. Je vais devoir en racheter un. Pour l’heure, je me les gèle. Je me déshabille à contrecœur puis face au miroir, j’inspecte l’ampleur des dégâts. Cernes sous les yeux, début de calvitie, les muscles qui s’effacent sous le gras… j’attrape mon rasoir. Le bleu des témoins a intégralement viré au blanc. Malgré une épaisse couche de mousse à raser, les lames usées me labourent la peau. Je m’acharne sur quelques poils récalcitrants, puis quand j’ai presque fini, je fais couler l’eau de la douche, pour réchauffer la pièce. Je me concentre sur la moustache. D’abord en descendant, puis à rebrousse-poil. Je m’interromps un instant. Avec la paume, j’essuie la buée qui couvre le miroir. Je m’approche pour mieux voir et… je me retrouve face à face avec une bouche humaine béante, distordue par un cri, écartelée à tel point que les commissures des lèvres menacent de se rompre. Je sursaute, un courant d’air passe sur ma lèvre. Dans le miroir, la bouche demeure grande ouverte. Autour, la chair du visage fond comme de la cire, coule lentement. Je cligne des yeux. Quand je les rouvre, le visage s’est évanoui. Une goutte de sang perle sur ma lèvre, diffuse sa saveur métallique sur ma langue tandis qu’une seconde chute dans le lavabo. L’eau prend une légère teinte écarlate puis très vite redevient incolore. J’évalue la gravité de la coupure. Elle s’amorce deux millimètres au-dessus de ma lèvre et se prolonge sur un tiers de celle-ci. Je lance un juron, un truc du style « putain de sa race » à moins que ce ne soit « nique sa mère » puis j’ôte le bouchon du lavabo. Un tourbillon se forme et des îlots de mousses hérissés de poils disparaissent aspirés dans la bonde.

6 h 38

Comme si je ne savais plus pourquoi j’étais là, je demeure statique devant le placard de la cuisine. J’étudie les écailles de peinture verte qui révèlent progressivement le métal corrodé. Quelque chose en moi me persuade que derrière les motifs à première vue anarchiques se dissimule une signification profonde.

J’ouvre la porte du meuble, deux insectes volants en jaillissent. Je les prends d’abord pour des moustiques, mais le battement de leurs ailes proche du papillon infirme cette hypothèse. Ils se poursuivent, tourbillonnent dans le couloir puis s’engouffrent dans le salon, hors de mon champ de vision. Je les oublie comme un mauvais rêve et j’attrape un paquet de céréales, des boules de maïs soufflés. Pas les Kellog’s, une version discount. Sur l’emballage, la mascotte de la marque, une abeille obèse et myopathe se frotte le ventre avec une lueur perverse dans le regard. J’ouvre la boite et le sachet plastifié à l’intérieur. Une substance cotonneuse s’est formée à l’embouchure. Je verse les céréales dans un bol, elles tombent par amas, et produisent un son mat. Je les noie dans le lait, empoigne le bol et me rends au salon. Une fois assis sur le canapé que des taches blanchâtres maculent sur son bord, jallume la télévision. L’habituelle émission matinale. Le présentateur est absent, un autre, plus sympathique (pas difficile) le remplace. Je ne regarde pas vraiment, mes yeux font des allers et retours entre l’écran et le numéro 12 de Vidéotopsie, celui avec le dossier sur L’Antéchrist, un pastiche italien de l’Exorciste. À la télévision, la rubrique sportive commence. Au lieu du chroniqueur habituel, une jeune femme aux yeux en amande apparaît, visage angélique avec une pointe de vice dans le regard. Je saisis un bloc de post-it, recopie son nom mentionné au bas de l’écran « Tabatha Smet » puis lis la critique d’un film français dont l’héroïne, une actrice zélée perpétue sur elle même les tortures que son personnage endure pendant la guerre d’Algérie. Les mots « glauques », « sordides », « autoélectrocution, » « brûlures de cigarettes sur la poitrine » et « canette dans le vagin » rallument un truc dans mon esprit. Je reprends le bloc-notes et sous le nom de la journaliste sportive, j’inscris le titre du film Gloria Mundi. Ma cuillère racle le fond du bol, il est vide, je dois partir. Je me redresse, détache le post-it de son bloc et le colle sur le bureau, juste devant le clavier de l’ordinateur.

6 h 59

L’ascenseur n’arrive pas. Des aboiements ponctués du cliquetis métallique d’un trousseau de clés raisonnent à l’étage supérieur. Sur mon téléphone, l’application du réseau de transport indique que mon bus passe dans cinq minutes. J’entends l’ascenseur glisser dans la cage, ses câbles et ses poulies crisser. Les portes coulissantes s’ouvrent. Un visage fripé, percé de minuscules yeux de fouine me fait face. La vieille du treizième.

Je pénètre dans la cabine, salue la vieille peau. Elle répond d’un vague hochement de tête. Les portes se referment. Son cocker planqué derrière ses jambes empeste la chair en décomposition. L’ascenseur amorce sa descente, je réprime un haut-le-cœur, bloque ma respiration.

« Le froid, déclare la vieille. Il arrive. L’hiver sera terrible, mes os le prédisent. À mon âge, on sent ces choses, on les sent dans notre chair, mais surtout dans nos os. Nos vieux os qui ont tant de choses à dire, nos vieux os qui ont toujours froid comme si nos corps s’acclimataient doucement au repos éternel et ce satané chauffage perpétuellement en panne, ah il n’arrange rien celui-là. »

J’essaie de réprimer la nausée qui m’assaille, regarde le chien qui paraît sortir tout droit de l’atelier d’un taxidermiste.

« Oh, je devrais cesser de me lamenter. À notre époque, posséder un toit constitue déjà un privilège. Ces pauvres gens à la rue, eux sont vraiment à plaindre. C’est si triste quand on y pense de savoir que beaucoup ne passeront pas l’année… »

Elle s’interrompt, me dévisage.

« Jeune homme, si je puis me permettre, cette tâche sur votre lèvre, vous devriez la montrer à un dermatologue. Mon gendre a développé une lésion comparable à Noël. À Pâques, on l’enterrait. Un mélanome.

— Oh ça, c’est juste une coupure. Je me suis coupé en me rasant.

— vous devriez quand même montrer cette marque à un dermatologue. »

Une secousse ébranle la cabine, nous atteignons le rez-de-chaussée, les portes s’ouvrent, j’inspire une bouffée d’air salvatrice et me rue hors du hall. Tout en tenant la porte à la vieille, je regarde à l’extérieur. Sur le sol, juste devant l’entrée, je remarque un graffiti qui n’était pas là la veille. Il représente un ange à genoux, les ailes repliées dans le dos et les mains jointes en position de prière. La vieille dame me rattrape, je m’abstiens de commenter la présence du graffiti, lui souhaite une bonne journée et pars. Dans mon dos, je l’entends marmonner un truc. Elle réprimande son clébard récalcitrant, le chien couine. Quand je me retourne, l’attitude de la vieille laisse supposer qu’elle vient de lui décocher un coup de pied. Elle m’adresse un sourire d’enfant coupable qu’on aurait surpris la main plongée dans un pot de confiture.

7 h 06

Seul à l’arrêt de bus, je patiente en consultant mes mails. Mes doigts engourdis par le froid se meuvent au ralenti sur l’écran de mon smartphone. Je supprime sans les lire un message de ma banque, un autre de mon fournisseur d’accès internet et en silence le bus émerge de la brume. Derrière les vitres, on distingue des membres entremêlés, des visages comprimés les uns contre les autres et bien que tous ces gens soient probablement vivants, aucune expression ne semble mieux décrire cette scène que le mot charnier.

Le véhicule s’immobilise, un grondement pneumatique retentit, les trois portes s’ouvrent simultanément. Jopte pour celle du fond, monte sur la première marche, profère quelques excuses pour qu’on me laisse passer. Personne ne s’écarte. Je joue des épaules, ignore un quinquagénaire qui condamne mon attitude d’un raclement de gorge. Je parviens à me faufiler, me hisse sur le second niveau. En équilibre sur la pointe des pieds, je sens l’acide lactique envahir mes mollets. Je fais abstraction de la douleur en comptant les poils blancs débordant des oreilles et des narines du quinquagénaire.

Les portes se referment, demeurent closes une fraction de seconde puis se rouvrent. Sans doute parce que l’un de nous se trouve dans le champ d’un capteur de sécurité. Les voyageurs se resserrent, je rentre le ventre, les portes se ferment et se rouvrent, encore plus vite que la fois précédente. Des visages dégoulinants de haine se tournent vers moi, manifestant une animosité si palpable que j’ai l’impression de ressentir la pression d’immenses bras télépathiques cherchant à m’expulser du véhicule. Je résiste à l’assaut puis après plusieurs fermetures avortées, alors que je m’apprête à céder, les portes émettent un claquement sourd et cette fois ne se rouvrent pas. Le plancher vibre, l’essieu se met en branle, le bus démarre et s’enfonce dans la nuit. Derrière nous, la lune ressemble à une mère triste qui regarde ses enfants partir sans savoir s’ils reviendront.

8 h 33

Je descends du bus. Un soleil de western spaghetti distord l’horizon. Sous ses rayons fiévreux, l’usine digère sa goulée matinale d’ouvriers et éructe des relents de saucisson à l’ail. Tout en réprimant un haut-le-cœur, je pousse le portillon métallique encore dégoulinant de brume et pénètre dans la cour. Au loin, un moteur hurle à la mort, ses vibrations ébranlent le bitume. Le rugissement s’amplifie et dans un nuage de poussière, une Citroën Visa beige surgit sur la route nationale. À une vitesse démentielle, la voiture s’engouffre sur le parking, cahote sur le sol accidenté. La carrosserie dévorée par la rouille menace de rompre à tout instant. Au volant, coiffé de sa casquette bleue, Gilles du service entretien, incarne le cinquième cavalier de l’apocalypse. La Visa oblique, disparaît derrière le bâtiment. Je marque une pause, contemple la poussière retomber et imagine ce qui se serait produit si j’avais traversé un instant plus tôt. L’impact du métal contre mon corps, le froissement de la tôle, ses aspérités qui s’enfoncent dans ma chair. Les phares et mes os qui se brisent mutuellement. La calandre qui s’abreuve de mon sang, mon corps qui s’élève dans les airs, rebondit sur le sol et s’immobilise, inerte et désarticulé. Pendant ce temps, la Visa hors de contrôle s’échoue contre un arbre. Inexplicablement, jentends le bruit qu’émettent les dents et le nez de Gilles quand ils se fracassent sur le volant. La voiture s’embrase. Gilles, la tête pendante, sa casquette miraculeusement restée en place est à la merci des flammes. Le réservoir explose, une boule de feu se forme puis laisse place à un nuage de fumée noire qui enveloppe tout. Au moment où il se dissipe, je recouvre mes esprits devant la porte de l’usine. J’appuie ma main sur l’encadrement de bois rouge, observe mon reflet dans la porte vitrée. Ce qui entoure la cicatrice sur ma lèvre n’est pas tout à fait mon visage, pas celui d’un autre non plus. J’inspire profondément, pousse la porte, une écharde se plante dans mon index, je la retire, suce la goutte de sang qui perle sur mon doigt. Je pénètre dans le bâtiment, dépasse la plante verte située à l’entrée, emprunte le couloir. Je m’arrête sous une lampe, presse mon index. Il ne saigne plus. Je me dirige vers le bureau.

À travers la porte en verre granité, on aperçoit trois silhouettes s’affairant derrière leur bureau. Faire demi-tour me taraude l’esprit puis comme un automate trop bien réglé, je pose ma main sur la poignée métallique, l’abaisse et l’infaillible mécanique s’enclenche. Je pénètre dans la pièce, foule la moquette de teinte indéfinissable où l’on distingue encore les marques de l’ancien mobilier. Le parfum entêtant du thé aromatisé fruits rouges et caramel envahit mes narines et comme un monstre tricéphale, les trois visages se lèvent simultanément, avec une expression mêlant surprise et déception, comme si elles espéraient me voir crever dans la nuit. J’ai envie de les traiter de salopes, mais je me contente de les saluer. Natacha et Éliane me répondent, Clémence esquisse un sourire qui dévoile ses canines. Avec ses cheveux rouges à la garçonne qui contrastent avec le gris des classeurs alignés derrière elle, on la croirait tout droit sortie d’une bande dessinée de Frank Miller.

Rapidement, l’attention des trois femmes se porte sur ma coupure et chacune y va de son explication. Éliane me suppose victime d’une « horrible agression » et malgré mes dénégations, persiste à maudire « l’insécurité qui règne dans nos rues ». Natacha, d’une écriture impeccablement calligraphiée note une liste de modèle de rasoir électrique qu’elle « me conseille vivement » s’appuyant sur l’expérience de son mari et au dernier comparatif paru dans le magazine 60 millions de consommateurs à moins que ce ne soit Que choisir, « elle ne se rappelle plus très bien », mais elle peut « me prêter les numéros ». Elle dit ça avec un ton grave, comme si elle m’offrait un de ses reins. Connasse. Clémence elle, impute ma blessure à l’enthousiasme débordant d’une partenaire sexuelle cannibale. Tandis que ses yeux gris métallique s’attardent sur ma coupure, elle se pourlèche les lèvres.

Je prends place à mon bureau. Comme d’habitude, la pub pour les saucisses placardée sur le mur en face me file la gerbe. Clémence attend que je m’assoie, me laisse ouvrir Outlook, commencer à rédiger un mail puis me demande de venir la voir. Je m’approche, me poste à ses côtés. L’angle métallique de son bureau pointe dangereusement vers mon entrejambe. Clémence commente le logigramme que je lui ai remis la veille, j’observe le document par-dessus son épaule, plonge mon regard dans sa blouse et son chemisier ouverts. Je me perds dans son décolleté, parcours le lacis verdâtre des veines et des capillaires sanguins qui affleurent sous la peau diaphane de ses seins et j’entends uniquement sa conclusion « le diable est dans les détails ».

12 h 53

Éliane et Natacha sont rentrées déjeuner chez elles, je suis seul avec Clémence. Intrigué par les fines tranches écarlates dans son tupperware, je demande :

« C’est du carpaccio de bœuf ?

—  Pas tout à fait, me répond-elle avec un sourire cruel et un lambeau de viande entre les dents. »

Je la regarde enfourner une nouvelle bouchée, mastiquer…

« Tu as des nouvelles pour mon renouvellement de contrat ? »

… elle déglutit.

« Pas encore, je vais me renseigner, mais ne t’inquiète pas, on devrait pouvoir le prolonger de 6 mois sans problème. »

Et Clémence se lèche les lèvres.

14 h 59

La salle de réunion est encore vide. Je choisis la chaise la plus proche de la sortie et tout en griffonnant sur mon bloc-notes, je remarque sur les murs une nouvelle affiche. Elle représente un cochon cartoonesque, serviette à carreaux autour du cou, couteau et fourchette brandis. Prêt à en découdre, il se pourlèche les babines devant une assiette sur laquelle gît la cuisse encore fumante d’un de ses congénères.

Alors que les derniers participants arrivent, une feuille d’émargement circule. Quand elle me parvient, j’inscris dans la première colonne mon nom et prénom. Dans la seconde ma fonction et je signe dans la troisième. Puis, je la fais passer à ma voisine. M. Kopfliegen, le directeur fait son entrée. Il porte un costume gris. Sur le haut de son pantalon, des filaments rouges sont dispersés, certains coincés dans sa braguette. Au moment où M. Kopfliegen annonce le début de la réunion, quelqu’un frappe à la porte. C’est Clémence. Légèrement décoiffée, elle s’excuse de son retard motivé par une prétendue urgence.

Face à moi, une jeune femme les yeux écarquillés derrière ses lunettes roses en forme de papillons retourne plusieurs fois la feuille d’émargement avant de la tendre à sa voisine, une cinquantenaire avec un collier de grosses perles vert et les cheveux teints en orange.

« Regarde, c’est marrant, elle se lit à l’endroit comme à l’envers. Il a dû beaucoup s’exercer pour arriver à un tel résultat.

— S’il a que ça à foutre. De nos jours, les gens ne savent plus quoi inventer pour se faire remarquer, grommelle la vieille en fronçant ses sourcils et en me lançant un regard haineux. »

La plus jeune arbore une moue perplexe puis fait suivre la feuille.

Après avoir rappelé l’ordre du jour, le directeur aborde le premier point, l’approche imminente d’un audit mené par notre plus gros client, une célèbre enseigne de grande distribution. Jécoute d’une oreille distraite et ma tête vacille régulièrement sous l’effet du manque de sommeil. Clémence me crucifie du regard.

Le directeur aborde la psychose générée par une épidémie de grippe aviaire, son impact négatif sur la consommation de volailles, « un produit phare » de l’entreprise et il s’évertue à rassurer le personnel, à sa façon :

« Les peurs, ça va, ça vient. C’est un peu comme les chaises musicales, une peur chasse l’autre. Il suffit qu’un islamiste fou coupe la tête de son patron, et les méchants poulets malades n’effraieront plus personne. »

Quelqu’un glousse, M. Kopfliegen, satisfait de son effet ajoute :

« J’espère juste que je ne serai pas le patron concerné, le dévouement professionnel a tout de même ses limites. »

Des rires fusent dans la salle. Je ris par mimétisme puis me ravise parce que j’ai très envie de pisser.

La réunion aurait dû s’achever depuis plusieurs minutes, mais plusieurs points restent à traiter. Ma vessie menace d’exploser, mes pieds tambourinent sur le sol. Une jeune femme se lève, elle doit aller récupérer ses enfants à l’école. J’aimerais l’imiter, mais personne ne m’attend.

À son tour, M. Kopfliegen s’excuse, lui aussi doit nous quitter. Il a un avion à prendre. La réunion s’achève. Je sors de la salle en lançant un « bon week-end » auquel personne ne répond. Je passe par les toilettes, urine violemment dans l’eau. Malgré le bruit et l’indicateur rouge occupé, quelqu’un essaie d’entrer. Je sursaute, arrose le sol et le mur. La personne s’acharne sur la poignée et ne s’arrête pas même quand je tire la chasse. Jouvre la porte, tombe nez à nez avec Clémence. La vue de ses chaussures ouvertes me réjouit et je lui annonce fièrement :

« La place est libre. »

17 h 47

Au centre-ville, un vent sournois draine une tiédeur dérangeante et malsaine. Noyé parmi les visages anonymes, j’attends ma correspondance les yeux rivés sur la chatte d’une fille dont le pantalon en lycra laisse entrevoir les moindres replis. Je poursuis ma contemplation jusqu’à ce que l’arrivée de deux bus se suivant de près me ramène à la réalité. Le premier, à destination d’un centre commercial — où je ne suis jamais allé et où je n’irai probablement jamais — dissimule l’affichage du second. Les deux véhicules s’immobilisent. Le premier ouvre ses portes, le second demeure hermétiquement clos. Il s’agit du bus cinq, c’est lui que je dois prendre pour rentrer. Je fais signe au chauffeur, il m’ignore et ne daigne ouvrir les portes qu’après s’être garé devant l’arrêt laissé libre par le départ du premier bus. Quand je grimpe dans le bus, le conducteur me lance un sourire narquois, je lui rends en imaginant des jeunes de cité le tabasser.

Une fois installé, je feuillette un vieux Special Strange, contenant les épisodes d’Uncanny X-men où Jean Grey incarne la reine noire du Club des Damnées. De temps à autre, j’interromps ma lecture, regarde par la fenêtre. À l’angle de la rue, le traiteur chinois est devenu thaïlandais. Dans quelques mois, un Indien ou un Japonais le remplacera.

Le bus s’arrête à proximité d’un lycée, des élèves discutent devant le portail. Mon regard s’attarde sur une adolescente. Elle cesse de rire et ses lèvres prononcent un truc du genre « pédophile » ou « vieux pervers ». Je retourne à mon comics, le bus repart. Sous l’effet du roulis ou de la fatigue, je m’assoupis.

Une voix me réveille. Douce et sucrée, à l’image du parfum qui l’accompagne.

« Je serai chez toi dans dix minutes. Ciao ».

J’ouvre les yeux et découvre la jeune femme assise à mes côtés. Ses interminables cheveux noirs ruissellent sur sa poitrine. Entre ses seins se blottit un pendentif, je ne vois pas ce qu’il représente, mais sa présence m’obsède. La fille range son téléphone dans un micro sac à main. Elle regarde par la fenêtre, cligne plusieurs fois des paupières. Ses cils se déploient comme des antennes qui capteraient des ondes d’un autre monde, un monde magique et féérique. La fille se retourne pour consulter sur l’affichage digital le prochain arrêt desservi, une mèche de cheveux volette et effleure mon poignet. Les fesses de la file appuient contre ma cuisse. Sous la pression, je resserre mes jambes ce qui a pour effet de comprimer légèrement mon sexe et je commence à méchamment bander. La fille ne me voit pas. Pour elle, je n’existe pas. Le cahot du bus fait tressauter la mèche, elle caresse le dos de ma main, et sans réfléchir, presque par réflexe, je la saisis au vol. Je m’assure que personne ne m’observe et j’entortille les cheveux autour de mes doigts. Convaincu que le bus entier m’entend haleter, je m’efforce d’atténuer ma respiration. Subitement, la fille se lève, la mèche se tend. Je desserre les doigts et les cheveux s’envolent comme une poignée de sable au vent. La fille traverse l’allée, ses talons hauts martèlent le plancher, elle pourrait écraser le monde sous ses pas. Elle descend du bus. Il repart et la dépasse. Quelques mètres plus loin, nous nous arrêtons à un feu rouge, la fille nous rattrape. Je la regarde passer derrière la vitre, inaccessible comme une star de cinéma.

18 h 15

Sur l’avenue, les voitures défilent parechoc contre parechoc formant les écailles multicolores d’un dragon gigantesque qui sillonnerait la ville. Un pied engagé sur le passage piéton, les véhicules m’effleurent sans me voir, comme un fantôme piégé sur terre, un être immatériel qui pourrait se jeter sous les roues du prochain véhicule sans subir le moindre dommage. Le conducteur ressentirait juste un léger frisson quand je traverserais son corps, il perdrait le contrôle et son véhicule s’écraserait contre un réverbère. Il succomberait probablement sur le coup. Quelques secondes après le choc, quand le bruit de tôle froissée serait totalement retombé, la forme astrale de son occupant s’extrairait de son enveloppe charnelle, comme un serpent abandonnant sa mue puis son corps éthérique s’élèverait au-dessus de la carcasse, planerait un instant puis viendrait se poster à mes côtés. Nous discuterions entre fantômes, observant les pompiers s’affairer pour désincarcérer la dépouille encore chaude. Imperceptibles, nous passerions devant les badauds caressant leur visage blafard bleui par les gyrophares et dans un murmure nous leur promettrons :

« Demain, ce sera vous. »

Et ils n’entendront pas parce que les vivants ne prêtent jamais attention à ce genre de message.

Une Mercedes s’arrête pour me laisser passer, je traverse, fais un signe pour remercier le conducteur et la seule chose que j’aperçois de lui est le sommet d’un crâne chauve dépassant au-dessus du volant.

Au bas de mon immeuble, je redécouvre le graffiti dont j’avais totalement oublié la présence au cours de la journée. Au lieu d’un ange à l’envers, je vois autre chose. Un faciès grimaçant, une tête démoniaque jaillie du bitume, la gueule ouverte, prête à happer la jambe du premier venu. Je contourne le graffiti. Une fois du côté opposé, je retrouve l’ange aperçu ce matin. Je m’assure d’être seul et j’observe alternativement le graffiti d’un côté puis de l’autre peinant à comprendre comment deux œuvres distinctes peuvent ainsi coexister sans que la vision de l’une laisse présager la présence de l’autre. Je lève les yeux, mon immeuble a changé. Au-delà du simple édifice de béton, ses façades rouges ornées de liserés jaunes ont pris une autre dimension : il semble avoir acquis une composante organique. On croirait voir un assemblage de muscles massifs, de tendons robustes, un écorché d’une espèce inconnue, un œil fourbe dissimulé derrière chaque fenêtre.

18 h 18

Comme d’habitude, après avoir piétiné méticuleusement le « Welcome » bleu, blanc, rouge sur mon paillasson, je stresse en introduisant les clés dans la serrure, car compte tenu de leur usure croissante, je sais qu’un jour, la porte refusera de s’ouvrir et me condamnera à rester seul sur le palier. Bien qu’ayant pleinement conscience du problème, je ne trouve ni le temps ni la force d’y remédier. C’est ça avoir une vie de merde, regarder inexorablement votre vie dérailler sans parvenir à en rectifier la trajectoire.

à suivre

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