C’est trop con de partir comme ça.

14 juillet 2019

J’ai beau m’être préparé à cet instant toute ma vie, c’est plus fort que moi, je ne parviens pas à l’accepter. C’est trop con de partir comme ça. Il m’est impossible de concevoir que le monde va poursuivre son existence sans moi. Je ne veux pas partir seul, je veux emmener avec moi le plus de monde possible et je sais exactement comment m’y pendre. Ne suis-je pas dans l’endroit idéal pour cela ? Un hôpital, dans un service d’oncologie palliative pour être précis. Un endroit où les patients meurent à l’issue de longues agonies, amaigris, torturés et décrépis par le cancer et les effets secondaires de la chimiothérapie. Ils vivent leurs ultimes instants, tourmentés par les spectres de leurs projets mort-nés. Leur colère contre l’injustice de leur sort, l’abattement de ceux qui les aiment, la hâte des enfants pressés de voir crever leur parent pour hériter, la culpabilité d’une femme qui trompe son mari depuis de longs mois, bien avant même l’apparition des symptômes de la maladie et qui se doit d’être présente pour préserver les apparences… toute cette souffrance, ce ressentiment, cette frustration…Quoi de mieux pour engendrer de bonnes vielles larves et toutes sortes se saloperies du bas astral. Un vrai bouillon de culture mental, un nid à microbes occultes et je ne parle même pas des fantômes, les corps éthériques de patients retenus captifs entre deux mondes qui sont restés accrochés au service. Ils vampirisent les patients encore vivants, se repaissent de leur détresse qui, plus que de la nourriture devient leurélément constitutif. Et cette jungle astrale, en tant que maître des arts occultes, moi Frater Nigroturpis, c’est ma partie.

J’ai passé ma vie à l’étudier, par les livres et la pratique de la magie. J’ai côtoyé les meilleurs chamans amérindiens, sibériens, inuit. J’ai été l’élève des yogis les plus réputés. J’ai appris les enchantements des sorciers arabes, des marabouts africains, les secrets des nécromanciens et des médiums les plus doués. J’ai puisé dans les cultures du monde entier pour cartographier ce monde de l’invisible. L’homme a toujours été entouré de forces qui exercent leur pouvoir sur lui à son insu. Une fois que ces forces sont connues, elles deviennent une évidence comme l’électricité, le magnétisme, la radioactivité, les microbes… l’existence du monde astral n’a pas encore été démontrée par la science, mais ça viendra un jour. J’ai bien conscience que nous les occultistes, mages, sorciers, chamans… nous n’avons dressé qu’une ébauche de connaissance dans le domaine, qu’il ne s’agit que d’approximations ne constituant probablement que la partie émergée de l’iceberg. Nos connaissances sont bien maigres comparées à ce qui reste à découvrir, mais par rapport au commun des mortels, nous avons tout de même une sacrée longueur d’avance. Et j’ai bâti ma vie sur l’exploitation de cet avantage et je le ferai jusqu’à mon dernier souffle.

Le monde est rempli d’abrutis qui se divisent en deux catégories. Ceux qui nient la magie, la voit comme une aberration, un mythe pour enfant. Ils affirment avec certitude qu’elle ne fonctionne pas alors qu’ils ne l’ont jamais expérimentée. Les autres, totalement crédules sont convaincus que des flammes vertes vont jaillir de leurs doigts s’ils y croient assez fort. Je mets bien sûr les religieux bien qu’ils s’en défendent et s’en offusquent dans le même sac que les superstitieux. Quelle différence existe-t-il entre des gens qui s’amassent dans une église en pensant que le christ s’incarne dans du pain et un sorcier qui invoque un démon grâce à une statuette, c’est exactement le même procédé, mais le croyant s’en défendra. Il rit des croyances antiques dans lesquelles Zeus se change en animal, mais croit en un homme qui marche sur l’eau.

En marge du commun des mortels et de sa masse imbécile, existent pourtant les initiés, bien que je déteste ce terme, car n’importe quel abruti prêt à débourser la somme nécessaire peut se voir attribuer un titre honorifique plus ou moins factice lors d’une cérémonie organisée par la première secte venue. Les vrais initiés, et ils sont une infime minorité, savent ce qu’est la magie et en comprenne le fonctionnement.

La magie fonctionne, mais elle est beaucoup moins spectaculaire que ce que pensent les plus crédules. Elle agit en influençant les gens, en modifiant très subtilement certains paramètres. Elle altère les probabilités et agit si finement que quand elle fonctionne, on peut facilement la confondre avec une coïncidence. C’est là que depuis la nuit des temps réside tout le pouvoir du sorcier, manipuler autrui, nuire et détruire en toute impunité sans qu’on puisse remonter à lui. Surtout à notre époque rationnelle où les procès pour sorcellerie n’existent plus. Et même au plus fort de l’inquisition, seul des innocents ou des sorciers peu discrets avaient droit au bûcher. Les plus malins passaient entre les mailles du filet.

Pour l’heure, je prépare le bouquet final du grand feu d’artifice qu’a été ma vie. En même temps que je vous parle, je me concentre, je projette ma volonté jusqu’à mon voisin de chambre puis dans les couloirs du service. Comme des bras tentaculaires, mon esprit se déploie dans chaque chambre et puise la détresse et la souffrance de chaque patient, comme des sangsues se nourrissant d’agonie. Mon corps astral visite le bureau des infirmières, absorbe leur épuisement, leur lassitude, le ressentiment généré par leurs problèmes familiaux à force de congés annulés, de nuits éreintantes et de transmissions interminables qui tant de fois leur font délaisser leur conjoint et leurs enfants. Culpabilité, frustration, instance de divorce, une matière première choix pour fabriquer une véritable bombe occulte. Bien que mon corps demeure immobile dans mon lit, mon esprit dérive dans les couloirs de l’hôpital comme un gigantesque filet captant le moindre sentiment de détresse et de souffrance… Un peu comme si je me promenais en personne à la différence que ma vision est différente, trouble et cotonneuse, légèrement nimbé de gris. Une sorte de film en noir et blanc dans lequel je croise une faune d’entités néfastes. Elles présentent des formes diverses, comparables à des acariens géants. Certaines rampent, d’autres se meuvent par l’action de leurs milliers de pattes. Leur aspect évoque des espèces connues, mais souvent de plus grande taille que leur modèle originel. Des mygales résultant de l’assemblage de membres humains couverts de poils aussi affutés que des dagues. Des scorpions dont la carapace ressemble à de la tôle corrodée dégoulinant d’un mucus verdâtre et nauséabond qui s’écoule des jonctions existant entre chaque plaque. Des masses visqueuses se tordent sur le sol et les murs comme des limaces qu’on aurait recouvertes de sel. Leurs cris démultipliés résonnent comme des millions de vitres qui exploseraient en même temps et dont les éclats déchireraient votre âme. Des rongeurs au museau aplatis à mi-chemin entre la face d’un rat et le visage d’un humain reniflent fébrilement dans les moindres recoins.

Certaines créatures revêtent des formes humanoïdes, déformées par les contorsions les plus infâmes, présentant plusieurs membres amputés ou au contraire multiples, le plus souvent disproportionnés. Leur peau est couverte de plaies ou d’orifices répugnants de nature certes humaine, mais qu’on ne s’attend pas à trouver en des localisations aussi insolites et en si grand nombre. Parfois des centaines recouvrent la quasi-totalité de leur corps. Des silhouettes spectrales décharnées qu’on croirait sorties tout droit d’un camp de concentration et qui à la place d’uniforme à rayures portent des chemises d’opérés ou des pyjamas. Joues creuses, cheveux épart et teint cireux, ces fantômes de patients décédés, dont le corps astral hante encore les lieux, errent sans but le regard perdu et hagard. Certains répètent sans cesse les mêmes gestes qui ne semblent revêtir de sens que pour eux-mêmes. L’un d’eux fait face à un mur, appuie ses paumes contre celui-ci, bombe sa poitrine rachitique, arme sa tête et avec une violence que sa maigreur ne laisse pas supposer, percute le mur avec son crâne qui à chaque fois, éclate dans une gerbe de liquide grisâtre. Ses bras tombent ballants le long de son corps qui bien que sans tête demeure debout. Puis progressivement le crâne se reconstitue et le patient replace ses mains contre la cloison, reprend son élan et frappe à nouveau le mur avec son front et le crâne explose. Encore et encore.

Un autre spécimen tente de se débarrasser de sa sonde urinaire. Pour cela, il tire sur le fin tuyau de plastique qui sans fin coulisse dans son pénis atrophié. La partie déjà extraite s’entasse sur le sol comme un serpent enroulé auquel s’ajoutent de manière infinie de nouvelles spires recouvertes d’un mucus chargé de cancrelats.

Plus loin, une patiente qui a visiblement subi une double mastectomie m’interpelle avec une expression catastrophée, mais aucun son ne sort de sa bouche. Puis comprenant qu’elle n’obtiendra aucune aide de ma part, elle se détourne et se précipite sur une montagne de protubérances mammaires entassées les unes sur les autres. Elles semblent chercher ses propres seins parmi l’amas de chair flasque présentant des spécimens de différentes tailles, textures, couleurs. Certains sont déjà dans un état de putréfaction avancée.

Quelques mètres plus loin, un homme décharné est cerné par une multitude de sacs gélatineux comparable à des méduses qui lévitent autour de lui. De fins tuyaux de perfusion partent de chacun d’eux et finissent leur trajet sinueux par des aiguilles plantées, un peu partout dans son corps. Certains viennent même se loger dans ses paupières, tout autour de ses globes oculaires. Avec ces milliers de filaments qui tournoient autour de lui, il resemble à une galaxie de douleur.

Derrière lui, je croise une vieille femme nue, dont la chair flasque et pendante fait penser à des chambres à air dégonflées qu’on aurait étalées sur les branches d’un arbuste rachitique. La vieille munie d’une scie de menuisier scrute et ausculte chaque partie de son corps avec l’œil brillant d’un chasseur aux aguets. Parfois sa bouche sans lèvre de déforme dans un cri de victoire, elle désigne alors de l’index un endroit spécifique de son corps qui dans un premier temps ne semble présenter aucune anomalie puis très vite, une excroissance se développe à la surface de l’épiderme. La protubérance prend vite la taille d’un champignon puis d’une grosse ampoule. La vielle adopte alors un air mauvais, serre sa langue râpeuse entre ses lèvres inexistantes et sans aucune hésitation, s’applique à scier le membre vicié. Le corps de la vieille est secoué de spasmes comme si elle s’électrocutait puis très vite, le membre amputé repousse et la vieille reprend sa traque tumorale.

Juste à ses côtés un être livide, si décharné qu’il en parait presque androgyne ingère à un rythme effréné et compulsif des pilules multicolores qu’il arrose de quantité diluvienne d’eau. Parfois, il arrête d’absorber ses médicaments pour déféquer un liquide verdâtre qui semble jaillir de façon interminable comme un geyser inversé. À peine, l’homme a-t-il fini d’expulser cette diarrhée glaireuse, qu’il se courbe en avant et le corps secoué d’un formidable spasme, vomit par jet saccadé une substance visqueuse dans laquelle se débattent des êtres humains miniatures.

Toutes ces manifestations dignes d’un film d’horreur sont juste des témoins de la condensation de sentiments négatifs. Comparable à la ligne blanche que laisse un avion dans son sillage sauf qu’à la différence de celui-ci, cette trace continuellement entretenue par la souffrance perpétuelle et la détresse des patients de l’hôpital n’est pas près de se dissiper.

Pas un endroit n’a été épargné par la peur, la colère, la tristesse, le deuil. Je recueille chaque once de sentiment négatif que je trouve sur mon chemin, dissous les entités présentes pour les agglomérer ensemble afin de former une masse compacte de négativité. Au début, l’amas ressemble une petite sphère, puis plus elle parcourt les lieux, plus elles amassent de matières, un peu comme une boule de neige qui deviendrait peu à peu gigantesque et formerait une énorme masse sphérique prête à vous écraser.

D’une certaine façon, je fais office d’accumulateur à toutes les entités collectées. Je les contiens en moi, elles s’entrechoquent, se battent entre elles, se reproduisent, s’imprègnent des vices qu’elles n’ont pas encore, prolifèrent et s’excitent mutuellement. Je deviens ainsi une sorte de cocotte-minute astrale et le moment venu, quand mon dernier souffle arrivera, je les libérerai d’un coup pour produire une formidable explosion de négativité. Un véritable Hiroshima occulte.

Mais assez palabré, je dois garder mes dernières forces pour contenir ces forces maléfiques encore un peu afin que la pression augmente au maximum. L’opération est complexe et elle requiert la plus grande concentration. Mais ne vous inquiétez pas, vous réentendrez bientôt parler de moi. Le monde n’est pas près de m’oublier.

Frater Nigroturbis est mort dans la nuit du 17 au 18 juillet d’une défaillance multiviscérale. Ses derniers mots ont été « le ver est dans le fruit ». Il les a prononcés avec un sourire et a rendu son dernier souffle.

18 juillet 2019 :

3h05 Un SDF admis aux urgences agresse un médecin avec un cutter. Le praticien hospitalier s’en sort avec des blessures légères sur les mains.

4h30 M. Tristan T, interne de réanimation viole Mlle Coralie M, jeune patiente dans le coma.

5h06 : Mme Christiane B, cadre-infirmière du service de gériatrie réalise des injections léthales à 3 patients.

9h31 : Le chirurgien David. C, alors qu’il réalise une hépatectomie tranche volontairement la veine porte de son patient qui décède dans les minutes qui suivent malgré les efforts de l’équipe soignante pour le sauver.

15h35 : Pierre D et Mélanie H, âgés respectivement de 15 et 16 ans, filme chacun leur tour leur complice pendant qu’il passe à tabac un jeune trisomique et diffuse la vidéo sur les réseaux sociaux.

16h30 : Mme Delphine P donne délibérément une tartine de beurre de cacahuètes à son fils Jules qu’elle sait pourtant allergique aux arachides. L’enfant, victime d’un choc anaphylactique est sauvé de justesse par les pompiers. La jeune mère de famille ne parvient pas expliquer son geste.

18h05 : Jérôme A reproche à sa femme Nathalie A, d’avoir cherché à séduire leur voisin. La jeune femme se défend. Le ton monte. Jérôme A défenestre sa femme.

21h22 : Christelle C, paisible étudiante en psychologie se lève soudainement de la table qu’elle occupe dans un bar avec des amis et après avoir déclaré à Jonathan B « qu’est-ce tu reluques connard ? », elle lui fracasse son verre contre le visage. Le jeune homme perd définitivement la vue.

23h45 : Après un restaurant entre amis, Ludovic V et Alban M, rentre chez eux en se tenant la main le long des quais. Noureddine A, Boumediene C, Bertrand K et Steve S les apostrophent en les qualifiant de sales PD. Le ton monte entre le couple et le groupe. Ludovic est passé à tabac tandis qu’Alban est jeté à l’eau. Son corps n’a pas encore été retrouvé.

19 juillet 2019 :

16h10 : 3 policiers frappent à mort Moussa D parce qu’ils prennent l’expression figée du jeune homme atteint d’une paralysie faciale pour un sourire moqueur.

20h05 : suite à cet évènement tragique, la cité des Rosiers s’embrase. On ne compte plus les victimes et les voitures incendiées.

Les affrontements avec les forces de l’ordre durent une semaine entière. Le 21 juillet, le président décide d’envoyer l’armée. Un char écrase Mathilde M et sa fille Marina âgée de 3 ans. Les militaires sont violemment attaqués. Leur riposte occasionne de nombreuses pertes civiles. Le général Saint-Loch déclare que le rôle de l’armée n’est pas de massacrer les Français, mais de les défendre. Ils invitent quiconque souhaitant la chute du président à le rejoindre.

Le 05 août un groupe d’hommes armés marche sur l’Élysée. Tiré par un char une guillotine volée au musée de Fontainebleau est installée dans les jardins et remis en service. À 16h00, la tête du président tombe. La vidéo comptabilise des milliards de vues sur les réseaux sociaux.

Des révoltes similaires suivent dans les pays limitrophes. Face aux insurrections, le président coréen bombarde sa population civile. Le gouvernement rebelle américain le rappelle à l’ordre. Il envoie une attaque nucléaire sur Washington qui réplique. Une guerre nucléaire éclate entre la Russie alliée de la Corée et les États-Unis.

Le monde s’éteint le 17 septembre 2019, 60 jours exactement après le décès de Frater Nigroturpis.

Comme souvent avec la magie, certains y verront juste une simple coïncidence.

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La dame en rouge.

2 commentaires sur “C’est trop con de partir comme ça.

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